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FABIEN HEIN : "Do It Yourself!"

by FABIEN HEIN

12.00



« Do It Yourself » : Fais-le toi-même.
« Do It Yourself » (DIY) ne se réduit pas à un slogan. Faire soi-même est un rapport au monde. Une invitation à prendre ses affaires en main. À faire avec les moyens du bord. Et à voler de ses propres ailes. Le DIY a pris une forme incantatoire au sein de la scène punk rock. Il est devenu un leitmotiv. Une sorte de mantra. Beaucoup imaginent d’ailleurs que les punks ont inventé le DIY. C’est très excessif. Le DIY existe sans doute depuis l’aube des temps. Au mieux pourrait-on dire que le punk rock est son aurore. Car la scène punk rock célèbre en effet le DIY comme aucune autre scène musicale avant elle. Au point d’en avoir fait un trait culturel majeur. À tel point qu’être punk semble difficilement concevable hors de la pratique du DIY. C’est un critère d’authenticité. En conséquence, être punk ne se décrète pas. Être punk se vit. Concrètement. Sans différé. Sans l’aval de quiconque. Par l’engagement et par l’action. Avec l’autonomie et l’indépendance pour horizon. L’émancipation pour élan. Et l’autodétermination pour tout bagage. En cela, la culture punk est bien davantage qu’une musique. Elle ouvre des possibilités, dresse des perspectives, donne du sens, offre un mode d’existence positif, encourage la créativité. Pourtant, ce sont généralement des clichés négatifs qui affleurent lorsqu’on parle de punk rock. On imagine des enragés qui déversent leur bile de manière assez peu subtile (sans se douter qu’il peut être hautement jubilatoire de hurler « Fuck the system » avec The Exploited dans son salon). On se représente des fous furieux qui se tamponnent joyeusement en guise de danse (sans se figurer qu’un pogo bon enfant peut être un défoulement aussi efficace qu’un semi-marathon). On pense à des surexcités qui se complaisent dans l’outrance (sans imaginer combien les extravagances scéniques d’une Nina Hagen ou d’un Turbonegro n’ont rien à envier à un spectacle de cabaret). Voilà pour les lieux communs. Sauf que de manière moins flagrante, la pratique punk permet également de construire, d’apprendre, d’expérimenter, de bricoler, de participer, de réfléchir, d’imaginer, de mobiliser, de rêver, de coopérer, de connecter, d’innover, de créer, etc. Ce faisant, la pratique punk exalte la conscience des individus. Elle accroît leur pouvoir. Elle les encourage à s’approprier leur vie afin d’en tirer des possibilités d’existence nouvelles. La pratique punk suscite à la fois le désir et le plaisir de l’action. En un mot, elle peut potentiellement survolter les énergies. Jusqu’à présent, aucune autre scène musicale ne s’est faite aussi directement incitative. Aucune autre scène musicale ne semble avoir valorisé la liberté de faire avec autant de ferveur. Aucune autre scène musicale ne semble avoir encouragé à ce point l’intensification de la vie. Pour en prendre toute la mesure, il conviendra, dans une première partie, d’examiner les conditions d’émergence de la scène punk rock. À savoir, la manière dont les Ramones, les Sex Pistols ou Sniffin’ Glue sont parvenus à imposer un nouveau genre musical au cours de la seconde moitié des années 1970. De comprendre comment l’action est à ce point devenue un enjeu central au sein de la scène punk rock ; comment son arrimage à une culture participative conduit progressivement à instaurer le DIY comme modus operandi primordial. Et finalement, de comprendre comment cette dynamique offre de nouvelles possibilités d’existence à quantité de jeunes gens avides d’expériences nouvelles. Ce qui conduira, dans une deuxième partie, à observer le développement particulièrement vigoureux de l’entreprenariat punk en lien avec sa portée politique. Car dès 1977, groupes, labels, fanzines fleurissent à un rythme effréné. À partir de quoi, forts de leur succès, certains acteurs envisagent le DIY comme un véritable programme pédagogique. À leurs yeux, la transmission est fondamentale. D’autres y voient un véhicule de choix pour une prise de conscience à des problématiques sociales et politiques portant sur le sexisme, la théorie queer ou la citoyenneté, par exemple. Ce qui va plus globalement poser la question des régimes d’engagement punk, de même que leurs limitations. Enfin, la troisième et dernière partie permettra d’amorcer une réflexion sur l’indépendance et le marché punk rock. S’agit-il d’une contre-culture ? Que recouvrent les autodéterminations punks ? Quel est le programme des radicalités punks ? Quels sont leurs modèles économiques ? Quelles sont leurs valeurs ? Quels modes de vie produisent-elles ? Quelles sont les conditions de l’indépendance ? Quels liens entretiennent-elles avec le capitalisme ? En somme, cet ouvrage entend retracer la grammaire de l’expérience punk de manière à rendre justice à ce qui fait sa spécificité, de ce que sont ses limites et les impasses dans lesquelles elle s’est enfermée et, peut-être, de ce qui fait sa véritable grandeur.